

Le chevalier double
de Gautier Théophile
Biographie

Pierre Jules Théophile Gautier est un poète, romancier, peintre et critique d'art français, né à Tarbes le 30 août 1811 et mort à Neuilly-sur-Seine le 23 octobre 1872. Peintre de sujets typiques, scènes de genres, figures, portraits, aquarelliste, pastelliste, graveur, dessinateur, illustrateur, écrivain. Orientaliste.
On le considère comme l'un des écrivains inspirant le mouvement gothique.
Résumé
Le combat commença. Les épées, en tombant sur
les mailles d'acier, en faisaient jaillir des gerbes d'étincelles pétillantes ;
bientôt, quoique d'une trempe supérieure, elles furent ébréchées comme des
scies. On eût pris les combattants, à travers la fumée de leurs chevaux et la
brume de leur respiration haletante, pour deux noirs forgerons acharnés sur un
fer rouge.
Les chevaux, animés de la même rage que leurs maîtres, mordaient à belles dents
leurs cous veineux, et s'enlevaient des lambeaux de poitrail ; ils s'agitaient
avec des soubresauts furieux, se dressaient sur leurs pieds de derrière, et se
servant de leurs sabots comme de poings fermés, ils se portaient des coups
terribles pendant que leurs cavaliers se martelaient affreusement par-dessus
leurs têtes ; les chiens n'étaient qu'une morsureet qu'un hurlement.
Les gouttes de sang, suintant à travers les écailles imbriquées des armures et
tombant toutes tièdes sur la neige, y faisaient de petits trous roses. Au bout
de peu d'instants, l'on aurait dit un crible, tant les gouttes tombaient
fréquentes et pressées. Les deux chevaliers étaient blessés.
Chose étrange, Oluf sentait les coups qu'il portait au cavalier inconnu ; il
souffrait des blessures qu'il faisait et de celles qu'il recevait : il avait
éprouvé un grand froid dans la poitrine, comme d'un fer qui entrerait et
chercherait le cœur, et pourtant sa cuirasse n'était pas faussée à l'endroit du
cœur : sa seule blessure était un coup dans les chairs au bras droit.
Singulier duel, où le vainqueur souffrait autant que le vaincu, où donner et
recevoir était une chose indifférente.
Ramassant ses forces, Oluf fit voler d'un revers le terrible heaume de son
adversaire. - Ô terreur ! que vit le fils d'Edwige et de Lodbrog ? il se vit
lui-même devant lui : un miroir eût été moins exact. Il s'était battu avec son
propre spectre, avec le chevalier à l'étoile rouge ; le spectre jeta ungrand cri
et disparut.